Quoi de neuf docteur?

Ma première année

 

7524935152_IMG_3192.JPG
Paris, France, Septembre 2018

À mon anniversaire avec les potos, on a parlé d’un truc. Et puis en rentrant sur Paris, je suis allée au cinéma et j’ai vu une bande annonce me rappelant ce truc, du coup j’ai eu envie de vous parler de ce truc.

Ce truc c’est ma Première Année.

À mon époque ça s’appelait la PCEM1, c’était en 2006-2007 et j’étais à Bordeaux. J’avais 18 ans et un rêve : Passer en P2.

Mon rêve c’était même pas être médecin, mon rêve c’était de passer, tout simplement! Parce que sans ça…yavait rien! Parce qu’avec ça, tu avais le droit d’avoir d’autres rêves!

Le 1e jour, on a eu cours d’anatomie et le professeur a dessiné je ne sais plus quoi avec les 2 mains en même temps, dans un amphi déchainé divisé en 3 parties : les primants (les 1e première année), les doublants (les 2e première année) et les navalais (les élèves militaires).

En rentrant chez moi, j’ai vomi. J’habitais seule et ce jour là j’ai compris que tout cela ne dépendait que de ma force mentale.

Je ne connaissais qu’une seule personne sur Bordeaux et cette ville m’était étrangère.

La 1ere semaine, j’ai rencontré Svetlana, Nassim, Robin et Bertrand, grâce à une seule phrase « Tu ressembles à une fille de mon lycée, tu viens d’où? Martinique? Ah moi Mayotte » et voilà…

La 2e semaine, j’ai rencontré Jessica un soir de tutorat, dans un tramway à 22h : « Salut moi c’est Jessica, tu vas jusqu’où? »

Et puis d’autres dont je ne me souviens pas trop des noms.

Le 1er quadrimestre, j’ai bouffé des cours, je travaillais en amphi de nuit jusqu’à minuit et je rentrais chez moi pour dormir jusqu’aux cours du matin. La journée, j’allais à la bibliothèque, je mangeais des barres de céréales le midi sur place pour ne pas perdre de temps. C’étais la guerre à la bibliothèque, il fallait réserver ta place mais on pouvait te piquer tes notes…

Au tutorat c’était aussi un peu la guerre, il ne fallait pas trop montrer ton niveau, sur les résultats des sous colles, on t’insultait avec des « primant de merde » quand tu étais trop bien classé.e.

Les résultats du 1er quadrimestre sont tombés un mercredi. Je n’étais pas classée. J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps et j’ai vomi toute la nuit. J’ai vomi tous ces cours, j’ai vomi toutes ces fiches.

Et puis il a fallu continuer…J’ai donc arrêté de manger tout court, j’ai changé de bibliothèque pour ne plus être en face d’autres P1 comme moi, je travaillais à la biblio jusqu’à 22h, je rentrais chez moi et je travaillais jusqu’à 4h du matin pour me lever à 8h. J’avais dans mon ventre un petit déjeuner et c’est tout.

Mon appartement de 20 m carré était rempli de fiches d’anatomie, de formules de biochimie, mes pauses c’était de l’histologie et mon seul moment de plaisir était mon shampooing hebdomadaire et les écritures de lettres à mes copines restées loin de moi. Le vendredi soir je m’accordais une pause aussi Sex And The City pendant que je faisais des annales.

J’ai tenu…Mais si on m’avait dit qu’il fallait continuer une semaine supplémentaire, mon corps aurait lâché.

J’ai eu envie de prendre des amphétamines, parce que certain.e.s en prenaient dans l’amphi et elleux étaient classé.es. Moi j’avais droit qu’au Guronsan et franchement c’était pas mal vu mon rythme cardiaque.

Je n’ai pas commencé le café ni le tabac mais par contre je suis devenue accro au Coca Cola et ça m’a pris presque 10 ans pour me sevrer.

Je n’avais pas internet, c’était un choix délibéré. J’ai pas pu surfer sur MSN, j’ai pas pu télécharger de musique, j’ai pas pu perdre de précieuses heures à rien faire. Mon père m’imprimait les cours qui étaient sur Internet et me les ramenait. (c’était faisable à l’époque, tout n’était sur la toile comme à présent)

J’avais un forfait téléphonique très limité pour ne pas perdre de temps à envoyer des sms et à appeler pendant des heures.

J’avais un fixe qui sonnait tous les soirs : ma mère

Je n’ai pas eu de petit copain parce que c’était un perte de temps.

Je n’ai pas eu le temps de pleurer parce que c’était une perte de temps.

Je n’ai pas vraiment fêté Noël, j’ai monté tous mes livres chez mes parents et j’ai révisé encore et encore.

Je n’ai pas eu le temps de me poser des questions parce que c’était une perte de temps et que pour tout ça, j’aurais le temps après le concours.

J’avais pas de plan B.

Ma seule préoccupation était comment encore gagner du temps pour pouvoir encore réviser plus.

J’ai fini à 36 kg cette année là.

Le dernier jour du concours, je suis rentrée chez moi, je n’ai pas fêté, j’ai décroché mes fiches sans les regarder pour ne pas regretter, j’ai effacé mes notes sur mon miroir de salle d’eau, j’ai débranché mon téléphone et j’ai dormi pendant presque 24h.

J’ai découvert que Bordeaux était une belle ville parce que jusque là je ne connaissais que La victoire, la bibliothèque Pey Berland, le centre commercial et la faculté.

Le jour des résultats, mes parents ont fait Paris-Bordeaux pour venir les voir avec moi (je crois qu’ils avaient peur que je me flingue). J’ai éteint mon téléphone à partir de l’heure d’affichage des résultats pour éviter les spoils.

On y est allés dans la nuit avec mon père. On a pris le tramway, j’avais les jambes qui ne tenaient pas, mon père m’a portée, on est allés devant ce fichu panneau d’affichage. La faculté était déserte, il faisait bon, mon coeur battait fort, j’ai cru que j’allais m’évanouir.

Ce panneau qui m’annonçait s’il me laissait continuer mon rêve ou pas…

J’étais reçue, j’ai crié, j’ai pleuré, j’ai passé des coups de fils…

Et puis j’ai regardé le reste du panneau, tous les rêves brisés…et j’ai été triste parce que ce concours était injuste. Une centaine de place pour presque 900 étudiants…

Il reflétait juste ta capacité à avaler des données et à les recracher, à identifier la faute dans la phrase, si le verbe était à l’indicatif ou au conditionnel, si c’était du singulier ou du pluriel…à griffonner des cases avec un stylo noir et pas bleu en faisant attention à ne pas te tromper de ligne. C’était con, fallait juste apprendre, apprendre, apprendre sans comprendre parce que tu n’avais pas le temps en fait. Tu maudissais les QCM 1/0, tu bénissais les QCM 1/0,5/0,25/0 et quand c’était du rédactionnel, tu ne faisais plus de phrases sujet-verbe-complément, c’était que des listes de mots clés.

À mon époque, on était encore en manuel, il y avait peu d’ordi sur les tables, on griffonnait à la vitesse grand V, aucun prof ne répétait, tu écrivais en abréviations, tu faisais des symboles, des lettres à l’envers, des gribouillis…ça ne prouve pas que tu seras un bon médecin ni même que tu es plus intelligent.e que ton voisin, ça montre juste que tu ne te poses pas de question…

En rentrant en P2, j’ai fait un équivalent de « baby blues » comme m’a dit mon médecin généraliste, parce que la P2 c’était dur encore, c’était différent mais ce n’était pas l’Eldorado qu’on nous avait promis et je me suis demandée si ça en avait vraiment valu la peine tout ça…

Et j’ai repensé à tous ceux qui n’avaient pas eu ma chance de faire un baby blues de P2…parce que sur tous mes potes on était que 4 à avoir réussi…

J’ai repensé aux yeux du P1 assis en face de moi à la bibliothèque, ses yeux qui pétillaient quand je sortais mes cours d’anglais médical qui montraient que moi j’étais en P2, que moi j’avais réussi, que moi j’étais son modèle…

Et j’ai continué…

Alors cette semaine quand j’ai appris la fin du numerus clausus, j’ai pleuré parce que j’ai repensé à tous ceux qui y ont eu droit et qui ont échoué…parce que ce concours était con…parce que je ne pourrais absolument rien te sortir de cette année et parce que la seule chose que j’ai retenu c’est que pour atteindre mon objectif…je suis prête à tout, même à mourir de faim…parce que je suis pleine d’espoir que les choses changent et que ce soit plus juste!


Merci à tous mes copains de P1: Svetlana, Nassim, Bertrand, Robin, Jessica, Leslie, Natacha, Laurence, Laure, Yves-Marie (même si je te détestais en P1), David, Prisca et les autres…

Merci à Jayson, mon ancien voisin, rencontré un jour de Carnaval et chez qui j’ai pleuré au début de ma P2.

Merci à tous mes profs du tutorat, malheureusement je ne me rappelle que de Thomas, Mister Embryo, qui m’a donné envie de devenir tutrice

Merci aux Navalais qui étaient très forts mais ne comptaient pas dans le classement donc me faisaient espérer.

Merci à mes professeurs de P1, notamment M.Merlio qui laissait le soleil entrer dans l’amphi et me faisait sourire quand il nous a annoncé en décembre que ça y est les journées allaient s’allonger, M.Caix (décédé en 2015) et M.Montaudon.

Merci à mes parents qui ont été présents pour moi, sont descendus me voir souvent, ont fait mes courses, mes lessives, sont venus pour les exams, les résultats, veillaient aux mêmes heures que moi.

Merci à ma Mamie Laure, qui est décédée cette année là pendant ma seule semaine de vacances sans quoi je n’aurais pas pu aller à son enterrement et qui savait qu’un jour je serais médecin.

Merci à mes copains d’avant pour toutes vos lettres.

Merci à toutes les personnes croisées pendant cette année.

PS: Peut-être que tu as vécu ta P1 différemment, peut-être même de façon très zen, peut-être même que tu as eu le temps de tout comprendre de ce que tu avais appris…peut-être que toi tu as tenté ce concours et que tu l’as raté, je suis assez partisante du « tout arrive toujours pour le mieux » et j’espère que tu es heureuxse dans ta vie et ton métier. Tu peux raconter tout ça en commentaire si tu le souhaites!

PS2: Malgré tout ça, j’ai adoré ma P1 parce qu’à ce moment là, j’ai su que j’étais capable de tout, que je n’avais aucune limite et que tout m’était possible.

PS3: Crois en tes rêves! 

PS4: J’ai pas aimé mes études de médecine globalement, ni le début ni l’externat ni l’internat. Par contre j’ai aimé passer ma thèse et j’adore mon métier actuel et ce que je fais n’a pas grand chose à voir avec ce que j’ai appris dans les bouquins en réalité…

4 réflexions au sujet de « Ma première année »

  1. Ta description est certes moins drôle que le film actuellement sur « nos » écrans … (un film très humain et finalement plus politique qu’on croit), mais tu rends cette 1ere année bien palpable pour qqn qui n’a jamais dû se préparer à un concours qui me semble inhumain.

  2. Ton témoignage poignant, saisissant et très bien écrit est le parfait complément du film de Thomas Lilti. Bravo pour ces études, bravo pour ce recul par rapport à elles, et qui fait que tu es assurément une excellente praticienne.

  3. Je n’ai toujours pas vu le film, par manque de temps. Je n’avais pas vu « Hippocrate » parce que c’était trop frais, c’était encore trop douloureux, trop de déception. Ce concours est inhumain ce qui est assez problématique vu que c’est la porte d’entrée pour justement prendre soin d’humains…Mais ça changera, je l’espère!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s