Mes petits kiffs·Quoi de neuf docteur?

La misère en bas de chez toi, la misère en bas de chez moi

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Los Angeles, California, USA, Mai 2018

Tu as peut-être vu passer mon post pour la collecte de sacs à dos…ce week end là, j’étais pas très bien.

Depuis l’été dernier, tous les jeudis, je prends mon vélo pour aller travailler. 20 min le long du canal, il faisait beau, c’était agréable et puis c’est écolo et je faisais du sport (genre).

Et puis en septembre, octobre ben j’allais pas bien, j’avais pas envie de prendre mon vélo…

Et puis il a fait froid…

En janvier, j’ai repris un peu, pas tous les jeudis mais j’ai repris un peu et puis j’ai vu les tentes. Des tentes Quechua, des baskets devant, des gens posés.

Des gens venant d’ailleurs, qui dormaient dans le froid.

Toutes les semaines, il y en avait un peu plus, tellement que des barrières ont été installé pour laisser un petit passage.

Et puis j’ai arrêté le vélo, parce que je ne voulais pas les déranger moi passant en plein milieu de leurs tentes pendant qu’ils dorment, tout ça pour faire ma bobo parisienne et puis parce que ben j’avais du mal à voir cette misère humaine…

Et puis elle est venue…Mme F 32 ans, enceinte avec un gros ventre.

Quand j’ai demandé l’adresse, elle m’a dit « près du centre commercial« , j’ai demandé un nom de rue, elle m’a dit « je dors près de l’eau« 

Et là ben j’ai compris qu’il y avait des hommes mais aussi des femmes et des enfants.

La misère qu’on laissait crever de froid près du canal…

J’ai eu du mal, je me sentais tellement impuissante…et puis Mme F a disparu un jour. Pas de numéro de téléphone…pas de nouvelles…je ne sais pas ce qu’elle est devenue à 7 mois  et demi de grossesse.

Et puis j’ai repris le vélo vers le mois de mars, il faisait un peu meilleur, j’ai vu des associations apporter le petit déjeuner, discuter avec les gens, les aider à remplir des papiers.

J’ai voulu aider, j’ai contacté une association, j’y suis allée mais pas beaucoup de fois parce que c’était dur et j’ai pas réussi à prendre du moi.

Il y a quelques jours, ils ont évacué le camps du Millénaire, plus de 1000 personnes…avec des CRS et des bus qui les ont emmenés je ne sais où.

J’ai eu mal au coeur, en me demandant pourquoi maintenant, où et ce qu’allaient devenir tous ces gens. Pourquoi on avait rien pu faire pendant tout l’hiver…

Et puis un vendredi, j’ai vu un post disant qu’on cherchait des sacs à dos, parce que d’autres camps seraient évacués et que la dernière fois, faute de sacs, certain-e-s (beaucoup) avaient du laisser le peu d’effets personnels qu’iels avaient sur place, toute une vie, toutes leurs vies. J’ai eu le coeur qui s’est serré et puis les larmes qui ont coulé.

Le samedi matin, ça m’a réveillée et j’ai ramené des sacs à dos, j’en ai parlé autour de moi et on a fait comme on a pu.

Lundi, j’ai été au travail et j’ai reçu une nouvelle dame. Mme G 34 ans, qui venait d’accoucher d’un magnifique petit garçon.

Elle m’a expliqué venir d’un pays d’Afrique, ne pas avoir de sécurité sociale ni de papiers. Qu’elle était arrivée il y a 1 an. (oui tu peux être en France depuis des années et n’avoir  ni papier, ni AME, ni CMU, faut arrêter de croire que oulala les gens viennent prendre ta sécurité sociale) Qu’elle a deux autres enfants là bas, une fille de 14 ans et un garçon de 12 ans. Qu’elle n’est pas fatiguée et qu’elle cherche du travail parce qu’elle veut gagner des sous. Elle est partie de son pays parce qu’elle veut offrir une meilleure vie à ses enfants, elle veut qu’iels puissent faire des études, qu’iels puissent devenir quelqu’un-e. Elle venait d’accoucher mais elle était encore plus en forme que moi.

On a parlé, beaucoup…

Je l’ai examinée et j’ai vu…j’ai vu que son clitoris n’était plus. On en a parlé, elle m’a dit que sa mère ne voulait pas mais que son père disait que c’était la honte dans la famille et que ça porterait malheur. Donc à 8 ans avec 6 copines, elle attendait son tour. Elle était la 3e de la file « d’attente », quand elle a entendu ses copines crier, elle a voulu s’enfuir, mais on lui a couru après et on a coupé. Une de ses copines est morte quelques jours après. Elle se souvient de la lame de rasoir, rouillée, sale, pleine du sang des 2 fillettes avant elle.

Elle m’a dit que son père est finalement parti, il a quitté sa mère et elle aurait aimé qu’il parte avant, avant qu’on lui retire son clitoris, avant qu’on lui fasse vivre un enfer. En plus de ça, il l’a mariée à un homme 30 ans plus vieux qu’elle et violent. Elle a subi les coups pendant plus de 15 ans, le monsieur est mort et elle est partie en France tout de suite après (il y a un peu plus d’1 an). Elle a pris « le bateau« , elle ne pouvait pas partir avec les enfants, elle les a laissés avec sa mère mais elle est inquiète parce que sa fille n’est pas excisée et que même si sa mère ne veut pas, il y a les tantes, les voisines… Donc tous les jours elle appelle, elle menace sa mère de ne plus lui adresser la parole si elle cède, et tous les jours elle demande à sa fille si on lui parle de ça.

Mme G n’a qu’une hâte, travailler, avoir des papiers et faire un rattachement familial.

Je suis retournée à mon bureau et j’ai dit à Mme G qu’on avait des solutions pour elle, que ben « malheureusement » ce qu’on lui a fait pouvait l’aider pour le droit d’asile et pour le rattachement familial et puis qu’on pouvait réparer.

Ses yeux ont pétillé, j’ai dit que ce serait peut être long (parce qu’il y a la théorie et puis il y a la pratique, la sécu, la caf, la préfecture tout ça c’est le parcours du combattant). Elle a pleuré et m’a dit MERCI parce que personne lui avait jamais parlé de ça, qu’on puisse réparer, qu’on puisse l’aider, alors qu’on avait regardé sa vulve un million de fois pendant sa grossesse et puis qu’elle n’en avait jamais parlé à personne.

J’ai répondu  « DE RIEN » parce qu’à force, je commence à comprendre qu’il faut l’accepter ce merci même si c’est difficile.

Elle est descendue à l’accueil pendant que je refermais le dossier où je venais d’écrire : « Excisée, Attention a une fille de 14 ans au pays »

En descendant, je l’ai entendue dire à mes collègues : « La doctoresse que vous avez est extraordinaire c’est un ange« 

J’ai entendu mes collègues répondre « On nous le dit souvent » et elle est partie.

Je me suis assise à l’accueil, mes collègues m’ont demandé si je voulais faire une pause (à force, elles me connaissent…), j’ai répondu : « Je viens de voir une personne avec un courage incroyable qui a vécu un enfer et qui m’a remercié parce que je suis humaine« 

Je ne suis pas un ange, je suis juste humaine et moi la misère humaine qu’on laisse crever en bas de chez nous ben ça me bouffe…alors j’aide…du mieux que je peux…mais maintenant je ferais plus. Parce que même si des fois c’est dur pour moi, ça l’est encore plus pour elleux…

Les gens ne quittent pas leur pays, leurs familles, ne claquent pas toutes leurs économies,  ne prennent pas de bateaux pourrav, blindés, ne risquent pas le viol, la mort, ne dorment pas dans des tentes Quechua près de l’eau pendant tout un hiver de gaieté de coeur…Derrière chaque humain, il y a une histoire…

PS: Tu as peut-être un avis sur les migrant-e-s qui est différent du mien…mais en fait je m’en fiche.

PS2: Mme G ne dort pas dans une tente, elle vit avec le père de son dernier enfant, il l’aide dans ses démarches depuis un an.

PS3: Des histoires comme celles là, je peux malheureusement t’en raconter beaucoup entre mes petites dames, les gamines de la croix rouge qui sont venues seules en étant mineures et puis tous les autres que je croise à vélo…

 

7 réflexions au sujet de « La misère en bas de chez toi, la misère en bas de chez moi »

  1. Je suis décidément en attente de cet article le mercredi !! Tu nous amènes avec nous. Ça me fait super bien, de pouvoir partager un bout d’une réalité différente de la mienne.

  2. J’ai mis du temps à lire ton article parce que je savais que ce serait difficile. Si je ne regarde pas beaucoup le journal TV, c’est pour la même raison. Réussir à dormir après ça, en le sachant, en sentant toute cette misère si près de chez soi, dans son pays, dans sa ville, dans sa rue.
    Et puis là on se traite de tous les noms quand on s’angoisse pour des broutilles. ça fait deux semaines qu’ils m’arrivent des petits embêtements et que ça me mine. Je lis ton article ce matin et je me dis : je suis contente d’avoir une vitre cassée, ça veut dire que j’ai des vitres, que j’ai un toit au-dessus de ma tête, que je ne vis pas dans la rue. Je suis contente qu’on me fasse changer de bureau au taf’, ça veut dire que j’ai un bureau, ça veut dire que j’ai un taf’, etc etc.

    Merci de les écrire, ces articles difficiles, pour eux et pour tes lecteurs. Je me laisse toujours happée par mes petites activités perso, pourtant j’ai du temps, il faut vraiment que je me mette à le consacrer un peu aux autres. En attendant de trouver comment faire au mieux, je me suis permise de rebloguer, j’espère que ça ne t’ennuie pas. Et si tu as des idées d’actions à distance, partage-les encore, j’ai retweeté pour les sacs à dos, mais je ne suis pas une influenceuse donc je pense que ça a eu peu d’impact. Peut-être un autre moyen de faire quelque chose ? Bon dimanche !

  3. Merci d’avoir reblogué mon article, ça ne me dérange absolument pas. Tu sais, on est toutes influenceuses. J’ai posté, tu as lu, tu as reposté, nous faisons notre part de colibri comme dirait Pierre Rabhi et c’est ça l’important, de commencer quelque part, peu importe notre poids.
    Oui ça permet de relativiser, de se rendre compte de la chance que l’on a et dont on ne se rend pas compte au quotidien. Je râle tout de même quand ça ne va pas comme je voudrais, je suis triste quand il m’arrive des bricoles, on a le droit aussi de se sentir inconfortable même sans atteindre ces stades là mais il faut les relativiser quand on le peut.
    Je ne regarde pas non plus les informations, j’ai une télé qui ne me sert quasiment à rien, les réseaux sociaux font bien leur taf.
    Je continuerai d’écrire ces articles pour elleux, pour vous et pour moi parce que c’est important je crois…
    Oui je partagerai encore s’il y a des actions et puis si un jour j’ai une bonne idée pour faire avancer les choses, je l’écrirais ici.
    Bon dimanche ensoleillé!

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